HISTOIRE(S) CONTEMPORAINE(S)

J’ai entamé il y a dix ans une réflexion sur les lieux de mémoire de la Seconde Guerre Mondiale, autour de la mémoire et

de sa conservation, du musée et de son traitement actuel.

Un premier voyage a mis en évidence les dangers de la passation entre mémoire communicative et mémoire culturelle (Arno Gisinger / catalogue Mémoire des Camps, Photographies des camps de concentration et d’extermination nazis 1933-1999).

S’enclenche aujourd’hui le processus de spectacularisation de ces lieux.

Auschwitz est maintenant un musée.

Consommer Auschwitz.

J’ai essayé d’identifier et de re-présenter les signes de ce procédé de vulgarisation qui transforment physiquement ce lieu, le rendant aussi banal qu’un autre: le bar/cafétéria à l’entrée, où il est possible de manger, de boire un café ou une bière, comme dans n’importe quel pub; des extincteurs, objets banals qui deviennent obscènes…

Le cadrage frontal m’apparaît comme la distance juste pour dénoncer ce processus de « normalisation ». Que nous est-il donné à voir?

Le visiteur d’Auschwitz est-il un touriste ordinaire ? Que voit-il réellement ?

Cette réflexion autour de la mémoire et de sa conservation, autour de la notion de muséification a ouvert le champ aux « à côté » de la sphère muséale.

À six kilomètres du Musée d’Auschwitz se trouve le camp d’Auschwitz III-Monowitz. Un « sous-camp » qui exploitait les prisonniers comme main-d’oeuvre, sur les lieux des centres industriels allemands, du groupe IG Farben.

L’usine de la Buna fut construite pendant la guerre. C’est là, dans le camp, en face, que fut interné Primo Levi.

Que reste-t-il aujourd’hui de ce camp de concentration ? Quelques tours d’observation, des bunkers au bord d’une route. Toute l’étendue du camp est renversée pour accueillir les nouvelles entreprises.

La Buna Werke est toujours là. Ses alentours se modernisent. Les panneaux indiquent la direction du Musée d’Auschwitz.

En France, les camps « d’internement » – bien-sûr, ils n’ont pas été des camps d’extermination, comme Auschwitz, « seulement » des camps de concentration – ternissent l’image officielle de la Résistance Française, retracée dans les manuels scolaires.

La France voudrait oublier mais cela est impossible tant que ces lieux existeront.

Parfois il y a un monument, comme une sorte d’« alibi ». Parfois, une partie du camp est transformée en promenade de front de mer. Mais généralement, ils sont désertés et abandonnés.

J’ai photographié ces lieux avec beaucoup de difficultés. Nulle part quelque direction, ni indication pour s’y rendre.

Laisser un lieu à l’abandon, c’est d’abord commencer par lui voler son identité.

Il ne s’agit pas de documenter Auschwitz, Monowitz, ou Rivesaltes, ni de présenter un travail de commémoration. Mais plutôt de comprendre les enjeux de ces lieux dans le champ visuel contemporain.

Tenter de saisir les manipulations de l’Histoire et sa consommation.

Lea Eouzan-Pieri