Per Diem

Metro Manila :

25 millions d’habitants ; 17 municipalités ; 6 jours. 

Vite plonger dans cette atmosphère intense. L’enjeu est d’arriver à saisir les mécanismes mémoriels de cette mégalopole. 

Mon travail photographique se concentre sur la mutation des lieux de mémoire, ceux de l’Histoire. Comment se transforment-ils ? Vers quels domaines glissent-ils ? Deviennent-ils les nouveaux paysages politiques, en entrant par exemple dans le système économique du pays ? 

Les Philippines sont une jeune nation. Au cours des discussions qui ont nourri ce nouveau projet photographique, j’ai pu apprendre combien il était complexe de construire cette « identité », au sein d’une société gouvernée par un système clanique, oligarchique, où se mêlent l’intrusion traumatique du christianisme et l’antagonisme entre Nature, sa paisibilité et la violence des villes. 

        Cette violence, je ne l’ai pas perçue frontalement. Mais je peux l’imaginer par ce fossé qui existe entre les différentes franges de la population. Je ne l’ai pas vécue mais il y a toujours eu ce sentiment présent dès mon arrivée, que je ne parvenais pas à identifier. Et ce jusqu’au dernier jour, sa justesse découverte au cours d’une conversation : MALAISE. 

Aborder cette question de la mémoire est au centre de mes préoccupations. Plus précisément autour de la Seconde Guerre Mondiale, et Manille fut l’une des villes le plus touchée par ce conflit. Il s’agissait alors de s’intéresser aux traces et tenter de retrouver les lieux concernés. 

Découverte tout d’abord des espaces clairement identifiés : Intramuros. Un travail de mémoire est amorcé. Les signalétiques sont présentes, les archives conservées par l’administration du site. La question de la précision historique reste tout de même en suspens :

« Ici, se trouvait (…) ». Ici ? Où ? Quel périmètre exact ? Existe-t-il des documents écrits attestant de l’emplacement des lieux ? Qu’y

voit-on aujourd’hui ? Des églises détruites sont réédifiées parfois à des kilomètres du lieu initial. Pourquoi ? Existe-t-il des stratégies politiques et économiques sous ces décisions ? Qui en est à l’origine ? Comment est justifié le lieu qui accueille les nouveaux édifices ? 

« Tout le monde s’en fout ». Voilà la réalité exposée là, froidement, lors d’une conversation avec un archéologue philippin, rencontré lors de la visite de Quezon City. « Notre Histoire n’est pas enseignée à l’école ». Absence de transmission ? À Quezon City, par exemple, des espaces mémoriels sont « fabriqués » (monument, stèle…). Des espaces clos, protégés. Inaccessibles pour la population. Il y a là une position paradoxale que de vouloir une mémoire vive de l’Histoire et dans un même temps en interdire l’accès aux Philippins. 

Pas d’enseignement, donc pas d’accès direct aux lieux. Ajouté à cela une façon de concevoir la vie au jour le jour, sans projection vers le futur. Ni vers le passé… 

N’être que dans l’instant présent et en jouir. Entertainment. Mémoire du présent. 

        Autre aspect paradoxal : le tourisme historique de masse avec l’île de Corregidor. Ile-musée où l’on consomme l’Histoire en un temps record (débarquement – photo – pause repas – photo – retour bateau). Tout y est mises en scène pour le visiteur, parfois grossières. Une mise en spectacle qui déteint sur les comportements. Consommation effrayante. 

Différentes gestions de la mémoire semblent se jouer dans ce pays avec le sentiment que tout le processus est à enclencher. N’existe-t-il pas d’abstractions des décisions politiques ? Une seule mémoire incarnée sera-t-elle suffisante pour la transmission ?

Là se trouve tout l’enjeu de la réflexion : jamais dans nos sociétés s’est affirmée plus intensément la volonté de conservation, de patrimonisation. Mais « rien de ce que nous conservons n’aura de valeur pour nos descendants si nous ne leur passons pas, aussi, le « sens » de cet héritage si précieux pour nous. » (Maxime Rovere).